Pour cette deuxième anecdote, j'ai invité une jeune romancière de talent : Tristane Banon, auteur d'un essai, "Erreurs avouées…(au masculin)" paru chez Anne Carrière en novembre 2002 et de deux romans : "J’ai oublié de la tuer", en septembre 2004, chez le même éditeur et "Trapéziste", paru en septembre 2006, toujours aux éditions Anne Carrière. Tristane est marraine de l’UNICEF, pour qui elle a pris la tête en 2005 d'un recueil de nouvelles "Fais-moi ta déclaration" publié aux éditions Bélém Éditions et préfacé par Patrick Poivre d’Arvor.
Après la sortie en août dernier de son dernier roman " Daddy Frénésie", Tristane, nous a fait le plaisir d'écrire une anecdote vécue dans un hôtel (ou pas !) ...
Didier MOINEL DELALANDE
"Un couteau s’il vous plaît…
Ils avaient la chambre 26 du plus bel hôtel de la ville. Elle avait
toujours bien aimé ce qui se rapprochait du 13, en voyait partout dans
sa vie. Alors le 26, deux fois 13, un bon présage. « Il n’y a pas d’âge
pour vivre». Elle avait lancé ça, ce matin-là, comme n’importe qui
d’autre aurait demandé « Tu as bien dormi ? ». Il avait simplement
répondu « Pour mourir en plus ». Il n’était pas heureux ce matin-là.
Elle partait bientôt et la voir s’éloigner sur le quai lui pinçait déjà
le cœur depuis plusieurs heures.
Dès les premiers pas de leur histoire, la ville avait choisi de les
surnommer « Roméo et Juliette ». Il faut dire que leur histoire était
compliquée. De ces histoires qui ne plaisent pas aux gens aux vies bien
rangées, les pensées dans des cases, une étiquette pour justifier
chaque acte du quotidien, quelque chose pour dire « Si je fais comme
ça, c’est que c’est comme ça qu’On fait ».
À l’école, son professeur de français, à elle, lui avait toujours
répété comme une hygiène de vie « ON est un CON ». Elle était devenue
romancière et avait fait de cette règle Le Cantique des Cantiques.
Elle était trop jeune, et lui trop vieux, parfois l’inverse, et ça
n’avait jamais eu d’importance pour eux deux. Mais ON ne voyait pas ça
comme ça… Il faudra qu’elle pense, un jour, à prendre ON entre quatre
yeux et quelques gants de boxe.
Le soleil traversait la pièce. De très loin, on aurait pu croire des
lames de couteau. Et, justement, ce matin-là, c’est un couteau qu’il
voulait. Un couteau pour mettre fin à tout ça. Mais pas n’importe quel
couteau, un grand couteau, un couteau aiguisé, la lame plus longue que
son corps à elle n’était profond. Sa taille de guêpe avait toujours été
la seule unité de mesure qui voulait vraiment dire quelque chose pour
eux. Avec ses bras, à lui, il pouvait en faire le tour. Il aimait bien
la serrer, à lui en faire éclater les lombaires. Elle avait le corps
fragile. Un jour, il ferait bien sauter quelques vertèbres sans s’en
rendre compte. Mais elle aimait prendre ce risque, mourir entre ses
mains ne lui avait jamais fait peur.
Il a pris le téléphone pour appeler l’accueil. Il pensait On ne peut pas se quitter comme ça. Plutôt mourir.
Au standard, ils n’ont pas bien compris. Un couteau, grand, dur,
aiguisé… Ils ont cru à une blague, ou à un fou. Ils ont dû raccrocher
en imaginant les deux. Mais le client du couteau avait seize ans, on
n’est pas psychopathe ou assassin à 16 ans ? L’hôtesse avait pensé ça
avant de partir en cuisine voir ce qu’elle y trouverait.
Dans sa chambre, elle s’était demandée à partir de quel âge on
décide que l’on peut décemment être fou ? Y a-t-il un minimum d’années
fixé par quelque loi obscure ? Un peu comme on décide qu’à dix-huit ans
on est majeur, et responsable, comme si la divine grâce de la sagesse
vous tombait dessus à votre 17ème année révolue ? Les conventions ont
ceci d’étrange qu’elles sont irrationnelles. Elle avait toujours pensé
qu’il n’y avait pas d’âge pour être fou, ou pour ne plus l’être. Elle
en était là de sa réflexion alors qu’elle le regardait s’agiter.
Il voulait ce couteau, et même si elle savait que son idée était
complètement folle, elle ne l’en empêcherait pas. Elle n’avait jamais
vraiment su l’empêcher de quoique ce soit. Et puis il n’avait jamais
aimé les au revoirs. C’était une solution comme une autre de régler le
problème. Peut-être un peu radicale à son goût, à elle.
Dans la cuisine, la jeune femme avait trouvé un couteau comme elle
n’en avait jamais vu avant ça. De ses objets que l’on imagine prévus
pour les films ou les usines d’équarrissage. Elle avait regardé la
lame, de longues minutes, « on pouvait bien transpercer un animal avec
un truc pareil » elle avait pensé. Elle avait pensé ne pas prendre le
couteau, faire semblant de n’avoir rien trouvé et rappeler la 26 en
s’excusant l’air confus. Puis elle s’était souvenue… Seize ans, il
n’avait pas l’âme d’un tueur, vu du comptoir de l’accueil.
C’est quoi l’âme d’un tueur ?
S’il se passait quelque chose, un drame ou autre chose, elle
pourrait toujours se défendre que ça ne la regardait pas, elle, ce
qu’il voulait faire du couteau. Elle s’est souvenue qu’il faut toujours
faire le maximum pour satisfaire le client, et cette dernière pensée à
achever de la convaincre à porter la lame jusqu’aux clients de la 26.
Dans l’ascenseur elle hésitait encore, devant la porte elle a retenu
sa main, et une fois qu’elle a eu frappé, quand elle a vu la demoiselle
allongée sur le lit, l’air triste et apeuré, elle a su qu’elle venait
de faire quelque chose de grave.
Il a pris l’objet et l’a mise dehors avec insistance avant de refermer la porte.
Il ne leur restait plus beaucoup de temps.
Une fois la porte refermée, il l’a regardé. Il lui a souri, comme on
sourit quand on sait que les heures à venir vont être les plus
difficiles. Il lui a souri et lui a dit « C’est ça ou pleurer encore
tout à l’heure, quand ton train partira. Je ne veux pas te voir pleurer
».
Personne ne les aiderait jamais à s’aimer et là, dans cette chambre
d’hôtel, ils étaient encore si bien et à l’abri du monde qu’ils
auraient voulu que ça dure la vie.
Il l’a regardée droit dans les yeux et a dit : « On l’fait ? » Elle
n’était pas bien sûr, mais elle avait toujours vu, dans ses yeux, que
tout était possible… Alors ça ou autre chose.
Il a ri en prenant le Magnum de champagne qu’ils avaient caché dans
le minibar. Un magnum à deux, ils seraient suffisamment joyeux pour ne
plus réaliser le départ… Saoûls comme des marins, du Havre ou
d’ailleurs !
Alexandre voulait jouer les hommes, sabrer la bouteille pour la
faire rire encore un peu, voir son visage s’illuminer avant le départ.
Il aurait décroché la lune, les étoiles, et même toute la peinture du
ciel pour un de ses sourires. À la première tentative, le bouchon était
décapité… Elle a éclaté d’un rire profond en lui balançant qu’il était
« la guillotine des petites bulles » et le bouchon « la
Marie-Antoinette de l’alcoolisme » !
Quand le garçon d’étage leur a porté un ouvre-bouteille pour rattraper l’affaire, Flore riait encore. Alexandre avait gagné."